Oui, j’ai gardé le secret. Oui, j’ai été abordée par l’équipe de KDP il y a quelques mois pour témoigner dans le bulletin mensuel. Et non, je n’ai rien dit.  J’ai pondu mon petit texte, j’ai fébrilement cherché une photo d’illustration qui ne soit pas totalement foireuse et j’ai tout balancé.

Et je me disais : s’ils t’écrivent, c’est parce que tu as passé un cap, c’est obligé.

Forcément, j’avais caracolé en tête de la rubrique SF pendant des semaines et mes tomes suivants se vendaient toujours. Mais quand même, il y avait le doute. Ce putain de doute qui vous saisit quand vous recevez un wagon de réponses négatives en provenance des éditeurs en place. En dépit des chiffres de vente et des commentaires lecteurs que vous leur fourrez sous le nez, ils n’en veulent pas, de vos bouquins!  Non, non et non, madame qui n’entrez dans aucune catégorie!

Après, j’ai publié « le Corbeau », que j’adore mais qui n’est pas de la même veine et qui peine à trouver son public. Alors là, ce n’était plus le doute, c’était la Bérézina! Waterloo, Trafalgar, le Chemin des Dames et tutti quanti.  La fleur au fusil, mais la gueule dans le sac quand même.

Mais ça y est, le bulletin est paru. Vous n’en voulez pas de mon moyen âge? Vous n’accrochez pas à ma Geste du Corbeau? Vous allez en souper avec le livre IV et vous allez l’adorer.  Les vampires, c’est « has been »? Tant mieux, ça ira bien avec mes fringues vintage.

Chers amis lecteurs qui suivez ce blog famélique, si vous écrivez comme moi à la va comme je te pousse, n’abandonnez pas, jamais! Comme disait Napoléon, impossible n’est pas français.

Encore sous le coup de l’émotion, me voici infichue de router un lien vers ce fameux bulletin KDP qui me met tant de baume au coeur. Alors tant pis, vous allez y avoir droit in extenso, comme dirait l’autre. Mais n’oubliez pas : tout ce que j’y dis est sincère, cette aventure, je l’ai vécue et je vous la souhaite aussi belle!

Votre Voix
Lise Journet, Auteur KDP

Lise Journet, auteur de Une Sombre Histoire de sang, partage son expérience avec KDP.

« Bien que j’aie toujours été une lectrice assidue, rien ne me prédestinait à devenir écrivain. Début 2013, déçue par un énième ouvrage de fantasy américaine qui m’a laissée sur ma faim, j’ai commencé à écrire cette fameuse histoire que je cherchais depuis des années et que je ne trouvais pas. J’ai ainsi entamé le premier tome de ce qui allait devenir la série desSombres Histoires de Sang.

« Fin 2013, suite à une pause dans ma carrière et encouragée par mon entourage, j’ai décidé de me lancer et de publier mon premier roman, rêvant à une possible reconversion. N’ayant aucun contact dans le monde de l’édition, je me suis appuyée sur mes proches pour relire et corriger les différentes épreuves du livre. S’est ensuite posée la question du canal de distribution et c’est sur le conseil d’une amie que j’ai choisi KDP. Bien sûr, je connaissais Amazon pour y avoir régulièrement commandé des livres mais j’ignorais l’existence d’une plateforme destinée aux auteurs autoédités. J’ai trouvé que la démarche de publication était extrêmement simple et parfaitement expliquée sur le site de KDP, où je n’ai rencontré aucun problème technique. En quelques clics, j’étais prête à basculer dans l’aventure de l’autoédition. Le plus dur a été d’appuyer sur le bouton, tant je craignais l’accueil qui serait réservé à mon roman. Jusqu’alors, il n’avait été lu et commenté que par des proches, qu’allaient en penser de parfaits inconnus ?

« Je me suis lancée le 24 janvier 2014. Bien m’en a pris. Depuis cette date, j’ai vendu plus de 4000 exemplaires des trois premiers tomes de la série desSombres Histoires de Sang. Je travaille actuellement à une suite et à une traduction en anglais.

« Je pense que l’autoédition est un formidable moyen d’exister pour les milliers d’auteurs dont les romans ne seront jamais retenus par les éditeurs traditionnels, sous les motifs les plus divers. Dans mon cas, j’ai découvert que la science-fiction était un genre dédaigné, en France. Qu’il n’était pas possible de me classer dans une catégorie préexistante et que, par conséquent, on préférait décliner. Or, mes romans ont trouvé leur public et beaucoup plus vite que je ne le pensais. J’ai aujourd’hui de fidèles lecteurs qui me suivent et guettent chacune de mes parutions. J’en suis la première étonnée. Et, bien entendue, ravie. Dans l’autoédition, on ne vous oblige pas à retravailler votre texte pour rentrer dans un moule, ni à l’amputer d’une bonne moitié. Le style, le rythme, sont les vôtres. Votre bébé demeure intact, tel que vous le rêviez. Le revers de la médaille étant qu’il faut apporter une attention toute particulière à sa mise en forme et traquer la moindre faute d’orthographe ou de syntaxe, car personne ne le fera pour vous. Vous êtes le seul maître à bord. Aujourd’hui, j’éprouve une totale liberté à écrire ce qui me passe par la tête et une grande facilité à le publier, partout dans le monde. L’autoédition, c’est la chance pour n’importe quel auteur d’être lu, pour des coûts de publication quasi-inexistants.

« J’ai été tentée d’essayer d’autres plateformes qu’Amazon KDP. J’en suis bien vite revenue et aujourd’hui, mes livres sont publiés en exclusivité sur KDP et participent tous au programme KDP Select. Pourquoi ? Parce que le fonctionnement de KDP est d’une grande simplicité, qu’il s’agisse du téléchargement du livre, de ses éventuelles modifications ou des rapports d’activité. Parce qu’en tenant compte des avis des lecteurs dans ses classements, Amazon KDP a permis à une parfaite inconnue de rester en tête de la rubrique science-fiction pendant plusieurs mois, j’en suis la preuve vivante. Parce qu’en agissant ainsi, Amazon KDP met sur un pied d’égalité les autoédités et les autres, démarche extrêmement rare qui mérite d’être soulignée. Parce qu’à chaque fois que j’ai posé une question à l’équipe KDP, j’ai obtenu une réponse rapide, précise et cordiale. Bref, sur Amazon KDP, je me sens un auteur à part entière. Et je compte bien poursuivre l’aventure le plus longtemps possible. »

–Lise Journet

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Une Sombre Histoire de Sang – Livre 1 : Celui qui n’avait pas renoncé

Extrait du chapitre 7

Lorsque l’aube s’est levée, la mort dans l’âme, Vladimir a été contraint d’en faire autant. Il a déposé furtivement un baiser sur le front d’Ava, repoussant délicatement sa jambe, glissée en travers de ses cuisses. En quittant l’appartement, il souriait doucement, perdu dans ses pensées. Mon dieu, chaque instant passé sans elle lui cause une effroyable souffrance. Il soupire en regagnant sa voiture, résistant au besoin d’aller déjà la rejoindre. Cette fois, il ne prend pas le temps de se changer ni de passer sous la douche. Le moment est venu de mettre Sasha au courant. Ava est en danger et il aura besoin de lui pour la protéger. Sans parler du reste.

A peine est-il entré dans le bureau où l’attendent Victor et Sasha que ce dernier se tourne vers lui et se fige, les narines frémissantes. Poursuivant sans relâche son rêve d’amour perdu, Vladimir suscite souvent la concupiscence des humaines qu’il croise au hasard de ses errances. Lorsqu’il garde une trace de leurs tentatives d’approche sur ses vêtements, il se hâte de la faire disparaître. Mais ce matin, Sasha réalise avec stupeur que l’odeur, sucrée et entêtante, est profondément incrustée sur sa peau, si forte qu’on pourrait croire que celle qu’elle trahit se trouve avec eux dans la pièce. Une odeur provocante de femelle amoureuse, étroitement mêlée à celle du vampire. A se demander s’il n’aurait pas couché avec elle. Même s’il sait que c’est impossible, trop dangereux avec une humaine. Vladimir est encore trop jeune et trop fougueux pour ne pas être immanquablement découvert si jamais il se laissait tenter par l’aventure. Il ne peut pas se permettre de prendre un tel risque, surtout en ce moment. Ce serait du suicide. Et pourtant…

Tous les sens en éveil, il le flaire à nouveau en le fixant intensément. Mais Vladimir ne se démonte pas. Pire encore, son regard flamboie quand il croise le sien, glacial, et il ne baisse pas les yeux de honte comme il s’y attendait. Bien au contraire, on dirait qu’il porte fièrement cette odeur à la manière d’un étendard, reniflant ses vêtements à la dérobée. Victor le salue d’un sourire étincelant.

-Mon frère, je suis ravi de constater que tes affaires progressent à grands pas.

Sans relever, Vladimir lui rend son sourire et vient sagement se placer à ses côtés, les mains derrière le dos. Sasha se tourne d’un bond vers Victor.

-Tu la connais ?

Et à son grand étonnement, celui-ci hoche la tête.

-Je pense bien l’avoir aperçue, effectivement. Ravissante, au demeurant. Un visage qui m’évoque un peu celui de l’Ophélia de Millais, en moins tragique.

-Quoi ? Et tu ne m’en as rien dit ?

A l’idée que l’on ose comploter dans son dos, Sasha sent une colère froide l’envahir. Les poings sur les hanches, il passe alternativement en revue les deux compères. Et son regard se rive finalement sur le plus jeune.

-Vladimir ! Cette fois, tu me dois une explication. Qui est-ce ?

Vladimir répond simplement, d’une voix pleine de tendresse :

-Elle s’appelle Ava. Son nom, aujourd’hui, c’est Ava.

A ces mots, son odeur emplit à son tour la pièce. Aussi puissante que celle de l’humaine. Frappé au cœur, Sasha vacille. Serait-ce possible ? Il tente de garder son calme.

-Aujourd’hui ? Mais qu’est-ce que ça veut dire, « aujourd’hui » ?

-Ça veut dire que c’est elle. Que je l’ai retrouvée. Enfin.

Sasha le dévisage comme s’il avait perdu la raison.

-Mais comment tu peux en être sûr ? Cela fait si longtemps !

Mais Vladimir secoue la tête.

-Je n’ai jamais pu oublier son odeur. Ni son goût.

Cette fois, Sasha roule des yeux effarés.

-Son goût ? Parce que tu l’as déjà goûtée ? Mais quand ? Cette nuit ?

Nouveau sourire, à peine navré.

-Non, il y a quelques jours. Elle était blessée. Je n’ai pas pu résister. Mais j’ai juste nettoyé la plaie, c’est tout.

L’autre s’en étrangle de rage.

-Mais tu es devenu fou ? Si jamais elle ne veut pas de toi, si elle te dénonce ? Avec tout ce qu’on lit dans les journaux ? Et toi, qui as goûté son sang ? Mais si ce n’est pas la dernière des idiotes, elle va tout de suite comprendre ! Tu te rends compte des risques que tu prends ? Que tu nous fais courir à tous ? Elle sait qui tu es, maintenant ! Et si ça se trouve, elle t’a déjà dénoncé ! Bravo !

Mais Vladimir n’a pas l’air de réaliser la gravité de la situation, se contentant de hausser les épaules. Sasha en reste abasourdi. Jamais auparavant il ne lui avait tenu tête.

-Je suis persuadé que non. Au contraire, elle s’inquiète pour moi.

Les yeux au ciel, Sasha laisse échapper un rugissement sardonique.

-Elle s’inquiète ? Mais elle a bien raison de s’inquiéter ! Parce que moi aussi, je m’inquiète ! Et c’est un euphémisme ! Mais qui m’a collé un abruti pareil ? Est-ce que tu te réalises dans quel pétrin tu t’es fourré ?

Mais il a beau s’époumoner, tout ce qu’il obtient, c’est un nouveau haussement d’épaules.

-De toute façon, elle le savait déjà. Elle savait que j’étais un vampire.

-Quoi ? Mais comment c’est possible ?

Vladimir ouvre les mains dans un geste d’ignorance.

-Je ne sais pas. Elle m’a parlé de cauchemars, sans plus. Mais en tous cas, elle le savait, avant même que je ne la goûte.

Et plus bas, il ajoute:

-Et elle a aussi compris qui sont les humains que nous chassons. Ceux de la liste. Toute seule, sans que je lui révèle quoi que ce soit.

A ces mots, Sasha se met à marcher de long en large. C’est encore pire que tout ce qu’il pouvait imaginer. Déjà qu’il croyait qu’il avait couché avec elle, si ça se trouve, c’est bien le cas mais en plus, elle sait tout d’eux et de ce qu’ils font. Cette femme, quelle qu’elle soit, représente la menace la plus grave qu’il ait eu à affronter depuis longtemps. Pourvu que ce crétin des Alpes ne se soit pas trompé sur son compte, sinon ils courent tout droit à la catastrophe. S’il s’écoutait, il lui administrerait une magistrale paire de gifles pour lui remettre les idées en place. Et il l’enverrait aussi sec prendre une douche pour se débarrasser de cette odeur ensorcelante qui va finir par leur tourner la tête à tous. Mais Vladimir a l’air tellement heureux, souriant niaisement, les yeux dans le vague, qu’il se retient de justesse.

Victor en profite pour essayer d’arranger la situation.

-Quand je l’ai vue, elle ne m’a pas parue si angoissée que cela de savoir qui était Vladimir. Je dois avouer qu’elle m’a fait plutôt bonne impression. Une excellente candidate, à première vue.

Mais Sasha lui lance un regard si mauvais qu’il n’ose pas poursuivre. Il réfléchit quelques instants puis se plante de nouveau devant Vladimir. Les yeux étincelants, blancs de colère, il est terrifiant.

Il lui hurle :

-Est-ce tu penses qu’elle pourra t’aimer quand même, maintenant qu’elle a compris qui tu étais ? Et ce que tu fais ?

Il constate avec effarement que Vladimir soutient une nouvelle fois son regard, sans flancher.

-J’en suis sûr.

-Pourquoi ?

Le jeune vampire hésite puis sourit en baissant pudiquement les cils.

-Parce qu’elle a voulu goûter mon sang, murmure-t-il. Elle a créé le lien, entre nous.

Et il écarte le col de sa chemise pour lui montrer la trace à son cou. Sasha en reste sidéré, les yeux écarquillés. Au bout d’un moment, il parvient à grommeler :

-Tu ne l’a pas forcée, au moins ?

Mais Vladimir secoue vivement la tête, rougissant imperceptiblement.

-Non, c’est elle qui m’a sauté dessus. J’ai bien essayé de l’arrêter mais…

Il n’achève pas sa phrase, gêné de ce que cela sous-entend sur ce qui a bien pu se passer ensuite. Surtout vu l’odeur sans équivoque que les caresses affolantes d’Ava ont laissé sur sa peau, malgré tous ses efforts pour l’empêcher de parvenir à ses fins.

A ces mots, Victor ne peut se retenir d’éclater de rire.

-Eh bien, elle n’a pas froid aux yeux, cette petite ! C’est de bon augure.

Sasha le fusille du regard, avant de s’adresser de nouveau à Vladimir.

-Ce qui est fait est fait. Quoi qu’il en soit, je me ferai mon opinion moi-même. Arrange-toi pour la faire venir ici. Et le plus tôt sera le mieux.

Puis il inspire profondément pour calmer les battements furieux de son cœur, attendant de voir. Rongeant son frein. Car si jamais cette femme n’est pas celle que Vladimir croit être, ils vont devoir prendre une décision terrible. Les choses sont déjà allées beaucoup trop loin, entre eux.

Lorsqu’Ava s’est réveillée, Vladimir était parti. Elle est restée longtemps allongée, respirant son parfum sur les draps sans parvenir à se lever, à la fois incroyablement heureuse et vaguement angoissée. Au bout d’un moment, il lui manquait tellement qu’elle a couru sous la douche pour se calmer.

Mais dans quoi est-elle en train de mettre les pieds ? Elle ne sait pas du tout où cela va la mener mais une chose est sûre, elle s’y précipite joyeusement. Cul par-dessus tête.

L’analyse de l’ordinateur de Charles Mercier n’a pas été longue à porter ses fruits. Le technicien a découvert des milliers de photos et de vidéos pornographiques mettant en scène de très jeunes garçons, dans des fichiers qu’il ne s’était même pas donné la peine de dissimuler. Toutes plus ignobles les unes que les autres. Dont une bonne centaine sur lesquelles Charles Mercier est parfaitement reconnaissable. De face comme de dos, en pleine action. Rien qu’à regarder la petite sélection qu’il lui a aimablement envoyée pour preuve, Frédéric Revel en a la nausée. Il se force à en visionner quelques-unes, la main plaquée sur la bouche pour retenir des hauts le cœur. Mais comment peut-on faire des choses pareilles à des gosses qui n’ont même pas dix ans ?

Quant à Joseph Martines, l’avocat, ils ont mis la main sur une intéressante correspondance électronique, révélant qu’il faisait chanter plusieurs de ses clientes, monnayant ses services contre leurs faveurs sexuelles, pas toujours consenties, assouvissant ainsi à moindres frais des pulsions sadomasochistes particulièrement perverses. Revel a aussitôt demandé à l’une de ses collègues de creuser la question de la jeune femme qui s’était suicidée, quelques années auparavant, sans raison valable. Ils viennent peut-être d’en trouver une…

Pour la dernière victime, rien dans son ordinateur mais c’est finalement l’ADN qui a parlé, révélant que Dominique Carrère, chauffeur routier international de son état, était l’assassin d’une jeune fille de seize ans découverte étranglée et violée dans un champ près de Narbonne, vingt ans plus tôt. Il n’avait jamais été inquiété dans cette affaire, ni même soupçonné. Compte tenu de ses fréquents déplacements à travers l’Europe, ils ont du pain sur la planche avant de s’assurer qu’il n’a fait qu’une seule victime. Mais vu ce qu’il sait maintenant du profil des deux autres gars, Revel en doute sérieusement.

Accoudé à son bureau, il se prend la tête dans les mains, tentant d’y voir plus clair. Le, ou plus probablement les assassins de ces trois hommes connaissaient-ils leur passé et leurs secrets ? Et si oui, comment ? Est-ce le mobile des meurtres ? Une sorte de gang de justiciers qui s’en prendrait à des pervers qui ont réussi à passer entre les mailles du filet? Mais alors, pourquoi choisir une mise en scène aussi macabre, pourquoi ne pas simplement les tuer d’une balle dans la tête, ou les pendre ? Et qu’est-ce qu’ils peuvent bien faire du sang de leurs victimes, finalement ? Il sent la migraine le gagner. Trop de questions, pas le plus petit début de réponse. Il soupire, découragé. Il ne lui reste qu’une piste à creuser, pour le moment. Celle d’Ava Grimaldi. Il espère qu’elle le mènera quelque part parce que sinon, ils sont mal.

Il commence par appeler Jocelyne, pour lui faire part de ce qu’il vient d’apprendre. Autant qu’elle en profite, il ne voudrait pas lui gâcher le plaisir. Et pour parfaire le tableau, il lui réserve une petite séance de cinéma de derrière les fagots. Style premier samedi du mois, mais pour public vraiment très averti. Avec le cœur aussi bien accroché que la morale est chancelante.

Sasha se tourne maintenant vers Victor qui est plongé dans ses pensées.

-Comment ça se passe de ton côté ? Ils progressent ?

Victor secoue machinalement la tête. Quelque chose a retenu son attention, tout à l’heure, mais il ne parvient pas à se rappeler quoi. Quand tout à coup, ça lui revient. Il lève les yeux sur Vladimir.

-Tu as bien dit qu’elle s’appelait Ava, c’est cela ?

Son jeune frère acquiesce.

-C’est étrange, ce prénom me dit quelque chose.

Le visage de Vladimir est sombre lorsqu’il lui répond.

-Elle était la meilleure amie de Laurène Lemarchand. C’est elle qui a trouvé son corps. Et maintenant, Dylan est après elle.

Sasha les regarde à nouveau l’un après l’autre, sans comprendre. Il sent la colère le reprendre. C’est invraisemblable le nombre de choses qu’on ose lui cacher en ce moment ! Jamais son autorité n’a été contestée à ce point. Il en gronde de fureur.

-Mais de quoi parlez-vous ? Qui est cette Laurène Lemarchand ? Et ce Dylan ?

Vladimir et Victor échangent un regard puis Victor commence :

-Une autre affaire que la nôtre, mais qui pourrait malheureusement permettre à la police de faire le lien avec nous, si nous n’y prenons pas garde. A cause d’Ava, justement.

Et il lui résume rapidement la situation tandis que Sasha arpente le bureau, concentré, les sourcils froncés. A la fin, il se tourne vers Vladimir.

-Pourquoi crois-tu que cet humain, Dylan, est à ses trousses ?

Celui-ci répond, d’une voix sourde de haine contenue :

-Parce que je l’ai déjà vu essayer deux fois de s’en prendre à elle. La première fois, je l’ai fait fuir mais il avait eu le temps de la blesser. La deuxième, il a tenté de tuer sa chienne mais c’était elle qu’il voulait atteindre. J’en suis persuadé.

Cette fois, la décision de Sasha est prise.

-Hors de question de prendre le moindre risque, surtout si ce que tu penses, la concernant, est vrai. Je dois absolument la voir au plus vite. Ensuite, nous déciderons. Mais tu sais comme moi qu’il n’y a qu’une seule façon de la mettre définitivement à l’abri.

Vladimir hoche lentement la tête. Il ne le sait que trop bien. A condition qu’elle soit vraiment d’accord. Parce qu’il ne s’agira plus d’un jeu.

-Je vais organiser une réunion, dès ce soir. Nous devons commencer à nous protéger.

Et il ajoute, à l’intention de Vladimir :

-Et si tu en profitais pour me la présenter, ta fameuse Ava ?

Vladimir l’a appelée en début d’après-midi, alors qu’elle séchait sur la préparation des objectifs de l’année, l’esprit ailleurs. Sans même avoir le courage de râler à nouveau après les deux commerciaux. Dès qu’elle a entendu sa voix, son cœur s’est mis à battre plus fort.

-Mon ange, je crois qu’il est temps que tu rencontres certaines personnes qui comptent pour moi. Je passerai te chercher à vingt heures.

Il a hésité un instant.

-Et si tu as autre chose qu’un jean à te mettre, c’est mieux.

Elle a aussitôt poussé un gémissement désespéré.

-Génial ! Tout ce que j’aime.

Elle pouvait deviner son sourire à l’autre bout du fil.

-Surtout, sois prête à l’heure.

Elle a hoché la tête, résignée.

-OK, je t’attendrai devant.

Puis il a raccroché. Elle a soupiré, un peu inquiète. Ce n’est pas franchement le genre de plan qui la branche, mais elle n’a pas le choix. Il fallait bien que cela arrive un jour. En même temps, ça va quand même très vite…

Gérard Lebas lève les yeux. Ava se tient sur le seuil du bureau, l’air ennuyé. Il hausse les sourcils.

-Oui ? Qu’est-ce qui vous arrive ?

-Est-ce que je pourrais partir un peu plus tôt, ce soir ? Je dois passer chez les parents de Laurène, pour préparer l’enterrement…

Etant donné qu’elle ne les a jamais rencontrés, le prétexte est un peu osé mais sur le coup, elle n’a rien trouvé de mieux pour l’obliger à accepter. Il hoche la tête.

-Pas de souci. Allez-y. Vous pouvez partir à dix-sept heures, si vous voulez.

Elle baisse pudiquement les yeux et s’en va. Il la plaint sincèrement, souhaitant ne jamais avoir à affronter une pareille corvée. Mais ce qui l’embarrasse surtout, c’est ce qu’il va faire maintenant… Ava a à peine tourné les talons qu’il décroche son téléphone.

-Vous pouvez passer vers dix-sept heures trente, elle part plus tôt ce soir.

Jocelyne Garcin a pris le relais de Frédéric Revel, parti suivre la piste Grimaldi. Elle se plonge pour la énième fois dans les dossiers des victimes, éparpillés sur le bureau. A force de les scruter, elle en a les yeux qui louchent. Enfin, tout cela n’est rien comparé au calvaire du visionnage des immondes vidéos de Charles Mercier. A peine les premières images apparues à l’écran, en dépit de ses presque quarante ans de carrière, elle a bien cru qu’elle allait tourner de l’œil.

Quand tout à coup, le téléphone fixe sonne. Reconnaissant le numéro de Michel Duhamel, elle décroche.

-Ça y est, on a enfin les résultats des analyses ADN et je pense qu’il vaudrait mieux que tu viennes.

Elle aboie aussitôt :

– Tu crois que je n’ai que ça à foutre? C’est le bordel, ici. Le préfet ne me lâche pas. Il veut un point complet pour ce soir, dix-neuf heures, et je n’ai pas la queue d’un radis à lui foutre sous la dent. Il est en train de me rendre cinglée. Pourquoi ? Qu’est-ce que tu as ? On a un profil? Depuis le temps, ça ne serait pas du luxe !

A l’autre bout du fil, Duhamel soupire.

– Franchement, Jocelyne, il vaut mieux que tu viennes. Par téléphone, c’est compliqué.

Elle gronde de rage, menaçante.

-Putain, Michel, si tu me fais venir pour rien, tu vas le regretter !

Et elle raccroche brutalement, écrasant si violemment le combiné sur son support que celui-ci manque de basculer par-dessus le bord de la table, se lève et attrape son manteau, exaspérée. D’un autre côté, elle n’est pas mécontente de sortir du bureau, ça lui changera les idées. A force de tourner en rond, elle en devient enragée.

Sous le regard soupçonneux de Corinne, Ava s’enfuit pile à l’heure, ravie de constater que les routes sont beaucoup plus dégagées qu’à l’heure de pointe. Il est à peine dix-huit heures quand elle regagne son appartement. Mais au fur et à mesure que l’heure tourne, son angoisse s’accentue.

Gérard Lebas accueille Frédéric Revel au standard. Il se sent plutôt mal à l’aise d’avoir accepté cet entretien. En même temps, avait-il le choix ? On ne dit pas non à la police. Il est un peu surpris par la jeunesse de l’inspecteur mais s’abstient de tout commentaire et le précède jusqu’à son bureau. A peine assis, il croise les doigts d’un air sévère, le fixant par-dessus ses lunettes à double foyer. Revel l’examine sans mot dire. La petite soixantaine, un regard franc, l’air bonhomme d’un type qui a bien réussi dans la vie mais qui ne s’en vante pas. Dégarni, un peu bedonnant. Une alliance discrète à la main gauche. Posée bien en évidence sur le bureau, une photo de sa femme, qui a tout de la gentille bobonne. Une autre, de ses petits-enfants. Bref, un brave gars, honnête et bon père de famille, il en est immédiatement persuadé. Le témoin idéal. Pourvu qu’il ait quelque chose d’intéressant à lui apprendre, pour une fois.

De son côté, Lebas réfléchit à ce qu’il va dire. Il compte bien faire comprendre à son interlocuteur tout le mal qu’il pense de ses questions à venir. Mais qu’est-ce que cet abruti peut bien chercher sur Ava ? S’il y a bien quelqu’un qui n’a rien à se reprocher, c’est elle. Comme l’autre n’a pas l’air de vouloir ouvrir la bouche, il se lance.

-Inspecteur, je tiens à vous dire que cette conversation me gêne beaucoup. Franchement, je ne comprends pas du tout ce que vous lui voulez.

-Rien de particulier, le rassure Revel, affable. J’enquête sur le meurtre de Laurène Lemarchand. Ava Grimaldi était sa meilleure amie, il est normal que je m’intéresse à elle, vous ne croyez pas ?

Lebas ouvre aussitôt des yeux offusqués.

-Vous ne la soupçonnez quand même pas d’être dans le coup ? Mais enfin, tout le monde sait qui c’est ! Son petit copain… Dylan Je-ne-sais-quoi. Un sale individu, si vous voulez mon avis. J’ai même dû le faire jeter dehors, une fois.

Le jeune flic hausse les sourcils.

-Ah bon, il est venu ici ? Mais pourquoi ?

-Il voulait voir Ava. Il s’en est pris à elle, verbalement heureusement, mais si violemment que j’ai failli appeler la police. Mais Ava m’a demandé de ne pas le faire, elle avait peur que Laurène n’ait encore plus de soucis avec lui, après cela. Et franchement, quand je vois comment ça s’est terminé, je le regrette. Peut-être qu’il serait derrière les barreaux, à l’heure qu’il est. Et que cette pauvre petite serait encore en vie.

Sautant sur l’occasion, Revel s’engouffre dans la brèche. D’un ton de confidence, il souffle :

-Pour tout vous dire, M. Lebas, je m’inquiète pour Melle Grimaldi. Je crains qu’elle ne soit pas totalement en sécurité tant que nous n’aurons pas arrêté ce Dylan.

A ces mots, Gérard ouvre des yeux ronds. Mais bien sûr, pourquoi n’y a-t-il pas pensé plus tôt ?

-Oh mon dieu, vous avez raison…

Poussant son avantage, Revel insiste.

-C’est pourquoi je me renseigne discrètement sur elle, pour mieux la protéger, vous comprenez ?

Cette fois-ci, Gérard Lebas hoche gravement la tête. Il a parfaitement compris.

-Bien sûr. Que voulez-vous savoir ?

Ava commence par hésiter devant sa penderie, sortant des tenues à la chaîne sans parvenir à se décider. Son tailleur noir ? Hors de question, il lui rappelle trop le bureau. Pas de pantalon, il n’apprécierait pas. Une robe ? Oui, mais laquelle ? Pas trop sexy, mais pas trop sage non plus…  Elle finit par choisir une robe noire qu’elle n’a mise qu’une fois, en boîte avec Laurène. Vue de face, la coupe courte évoque les années folles, avec un empilement de volants qui mettent en valeur sa silhouette fine. Mais surtout, elle est profondément décolletée dans le dos, juste retenue par un ruban noué en haut des épaules, et dévoile avantageusement sa chute de reins. Le seul inconvénient, c’est qu’elle ne peut pas porter de soutien-gorge. Mais compte tenu de l’opulence toute relative de sa poitrine, ce n’est pas si grave. Elle y assortit des escarpins aux talons vertigineux, achetés sur un coup de tête et jamais portés, en espérant qu’elle les supportera toute la soirée et qu’elle ne trébuchera pas lamentablement.

Lorsqu’elle déboule dans le bureau de Michel Duhamel, au sous-sol de l’Institut Médicolégal, Quai de Bercy, Jocelyne Garcin est toujours d’une humeur de chien. D’autant qu’elle vient de passer une heure à fulminer, coincée dans les embouteillages de la fin de journée malgré le gyrophare et la sirène, dont elle a largement abusé pour tenter de se frayer un chemin au milieu de tous ces connards qui ne s’écartaient pas assez vite. Elle s’écroule dans le premier fauteuil venu et le fixe, les sourcils froncés.

– Alors, c’est quoi le problème, cette fois-ci?

Il ne lui laisse pas le temps de s’installer, faisant le tour du bureau et l’invitant aussitôt à lui emboîter le pas.

– Le problème, c’est qu’on a des résultats aberrants, voilà le problème.

Elle le foudroie du regard.

– Encore ? Mais vous le faites exprès, ou quoi ? Ça veut dire quoi, aberrants?

– Suis-moi, tu vas comprendre.

Jocelyne obéit de mauvaise grâce en grondant de colère. Elle n’en est pas si sûre. Les maths n’ont jamais été son fort. Elle craint déjà de devoir se farcir une incompréhensible litanie de chiffres et de termes techniques qui vont la rendre folle, à défaut de faire avancer son enquête. Vivement la retraite !

Frédéric Revel rallume son téléphone et sélectionne une nouvelle note.

-Elle n’a plus de famille, c’est cela, même pas éloignée ?

Gérard Lebas soupire.

-C’est tout à fait cela. C’est affreux de démarrer dans la vie comme ça, mais c’est une fille qui en veut.

-Et ses amis, vous les connaissez ? Elle vous en parle, quelquefois ?

Il secoue la tête.

-A moi, pas du tout, je ne connaissais que Laurène. Mais elle en a peut-être parlé à Corinne.

Revel hausse un sourcil interrogateur. Lebas s’empresse d’ajouter :

-Sa collègue. Elles travaillent juste en face l’une de l’autre. En même temps, vous savez, Ava est une fille un peu secrète, qui ne se livre pas beaucoup.

Tout à coup, il fronce les sourcils. Il vient de se rappeler d’un détail.

-Mais dites donc, puisque vous en parlez… Il y aurait bien ce garçon, qu’elle fréquente depuis quelques jours. Ce russe…

Revel retient son souffle. Il est tout ouïe. Il sent d’instinct qu’il vient de mettre le doigt sur quelque chose. Il a bien fait de venir, finalement.

Vient ensuite pour Ava le casse-tête de la coiffure. Impossible de laisser ses cheveux lâchés, cela gâcherait tout l’effet de la robe. Elle opte pour un chignon haut, avec quelques boucles qui encadrent son visage. Des épingles plein la bouche, elle peste mais finit par réussir à discipliner sa tignasse. Le résultat lui paraissant acceptable, elle se lance dans le maquillage. Pour sa peau pâle, pas de problème : un soupçon de fond de teint, un nuage de poudre, et le tour est joué. Mais pour les yeux ?… A la recherche de l’inspiration, elle déballe à la hâte le contenu de sa trousse. Finalement, elle ombre largement ses paupières de noir. Elle se recule pour examiner son reflet et sourit, satisfaite. De vrais yeux de chat.

Tout en parcourant le dédale de couloirs qui mène au laboratoire, Michel Duhamel essaye d’expliquer à Jocelyne ce qu’il a découvert, ponctuant chaque phrase de grands gestes des mains. Elle ne l’a jamais vu dans un tel état de surexcitation.

– On a refait deux fois les analyses, pour être sûrs, mais on est arrivé au même résultat.

Elle souffle comme un bœuf en cavalant derrière lui. C’était bien la peine de recommencer, si c’est pour trouver les mêmes conneries !

– Qui est ?

– Dans les trois cas, les ADN qu’on a isolés au niveau des morsures sont très spécifiques. Je n’ai jamais vu un truc pareil.

– Ça veut dire quoi « les » ADN? Il y en a combien, au final ?

Il s’arrête et lui fait face.

-Pour Dominique Carrère et Joseph Martines, on en a trois. Pour Charles Mercier, un seul, celui du plus jeune. Mais il est aussi présent sur les deux autres corps, au niveau de la morsure et surtout au niveau des marques, sur la gorge. Je pense que c’est lui qui tue. Les autres, quand ils sont là, ne font que mordre après. Pourquoi ? Je ne sais pas.

Jocelyne fronce les sourcils. Une partie de ce qu’il dit lui échappe totalement.

– Ecoute Michel, je n’ai pas toute la nuit, alors si tu peux accélérer, moi ça me va. OK?

Il inspire profondément. Il va essayer de simplifier au maximum.

– Je ne sais pas si tu es au courant mais aujourd’hui l’ADN nous permet de connaître précisément l’âge d’un meurtrier, ou d’une victime, cela dépend de ce que l’on cherche.

Il s’interrompt pour s’assurer qu’elle comprend bien. Comme elle hoche la tête en élève attentive, il poursuit.

-Bien. Dans le cas présent, on a donc trouvé trois ADN sur les différents corps. Tu me suis toujours ?

Nouveau hochement de tête concentré de Jocelyne. Frédéric avait vu juste, ils sont plusieurs.

Duhamel soupire. Ça ne va pas durer, malheureusement.

-Parfait. Eh bien, figure-toi que le plus âgé aurait plus de trois mille ans, le deuxième huit cent cinquante ans et le troisième, le plus jeune, afficherait un peu plus de cinq cent ans au compteur. Je te passe les dates exactes, ça ne change pas grand-chose, de toute façon.

-… ?!

Plantée au milieu du couloir, les bras ballants, Jocelyne Garcin ouvre maintenant des yeux ronds comme des soucoupes, le dévisageant comme s’il était Fantomas et qu’il venait de retirer son masque. En même temps, il s’y attendait. Lui aussi, il a fait cette tête-là quand il a vu les résultats, la première fois. Heureusement qu’on n’était pas le 1er avril sinon, il aurait viré sur le champ le technicien, pour lui apprendre à se foutre de sa gueule. Et c’est bien pour cela qu’il a exigé, en hurlant, une deuxième analyse. Sauf qu’ils sont parvenus aux mêmes conclusions. Totalement absurdes. Grotesques, même. Et pourtant, incontestables. A moins qu’on ne se soit aussi trompé sur l’âge de Ramsès II…

Il se remet en marche, lui laissant le temps de digérer l’information.

Parce que le problème, c’est que ce n’est que le début…

Tout en parlant, Gérard Lebas entraîne maintenant Revel à sa suite.

-Tout ce que je sais, c’est qu’il s’appelle Vladimir et qu’il est russe. Il est venu la chercher pour déjeuner, l’autre jour, mais moi je ne l’ai pas vu.

Avisant Corinne, il lui fait signe.

-Dites donc, vous l’avez vu, vous, le petit copain d’Ava ?

Corinne hausse un sourcil et examine Frédéric Revel. Elle a tout de suite compris qu’il était flic, elle les repère à cent mètres, même si celui-ci a plutôt l’air d’un étudiant américain égaré dans Paris, avec son teddy et ses baskets. Mignon, d’ailleurs, pour un flic. Surtout, ses grands yeux noisette, piquetés de paillettes dorées. Et sa bouche pleine aux courbes un peu moqueuses. Elle décide aussitôt de coopérer et lui décoche son plus beau sourire.

-Vladimir ? Je ne sais pas si c’est son petit copain mais oui, je l’ai vu.

Revel sourit aimablement en retour à cette grosse fille aux yeux bovins, aux cheveux filasse et au physique quelconque. Il n’est plus à une compromission près.

-Et il ressemble à quoi ?

Elle fait mine de chercher, juste pour le faire marcher un peu. Pour une fois qu’un joli garçon s’intéresse à elle.

-Très grand, brun, plutôt baraqué, des yeux clairs, mais pas bleus. Gris peut-être. Les cheveux longs, en queue de cheval. Un super beau mec, si vous voulez mon avis, et plutôt du genre friqué. Il en avait pour une fortune sur le dos.

Gérard se fâche.

-On ne vous demande pas votre avis, juste à quoi il ressemble.

Frédéric s’empresse de reprendre la main.

-Vous lui donnez quel âge ?

Corinne hésite en minaudant.

-Quarante ans, peut-être. Mais c’est difficile à dire parce qu’il a un drôle de regard.

Il hausse les sourcils.

-Qu’est-ce que vous entendez par là ?

Elle fait un geste embarrassé.

-Je ne sais pas. Tout ce que je peux vous dire c’est que moi, il m’a fait flipper.

Se rappelant tout à coup d’un détail, elle ajoute :

-Ah oui, ce qui m’a frappée aussi, c’est qu’il a des bagues à tous les doigts. Même aux pouces. Des bagues énormes, genre têtes de mort, avec des pierres précieuses à la place des yeux. Si jamais elles sont vraies, je ne vous dis même pas ce que ça coûte !

Cette fois-ci, Gérard Lebas écarquille les yeux.

-C’est avec ce type qu’Ava sort ? Un type avec des cheveux longs et des bagues à tête de mort ? Eh bien, je comprends mieux pourquoi elle était gênée de m’en parler, l’autre jour !

Frédéric Revel réfléchit puis demande à Corinne :

-Quand il est venu la chercher, il est entré dans le bureau ?

Elle lui répond aussitôt, d’un ton vif :

-Ah non ! Il est resté à l’accueil. C’est moi qui suis venue la prévenir qu’il l’attendait. D’ailleurs, au début, elle n’avait pas l’air emballé, si vous voyez ce que je veux dire… Ça m’a un peu surprise, vu la tête du garçon. Moi, à sa place, je n’aurais pas hésité une seconde.

Elle fronce les sourcils et ajoute :

-Quand elle est partie, je lui ai demandé son nom mais elle n’a pas su me répondre. C’est en revenant qu’elle m’a dit qu’il s’appelait Vladimir. Et qu’il l’avait emmenée déjeuner sur l’Ile de la Jatte, à Neuilly.

Revel s’étonne :

-Elle a suivi un type qu’elle ne connaissait pas ?

-Si, elle m’a dit qu’elle le connaissait. Mais pas son nom. Vous avez raison, c’est un peu bizarre, tout ça, non ?

Et elle lui décoche un clin d’œil coquin.

-Vous croyez qu’elle arrondirait ses fins de mois en tenant compagnie à des étrangers friqués qui se sentent un peu seuls, à Paris ? Parce que si c’est ça, je veux bien l’adresse, des fois qu’ils en auraient un autre, dans le même style.

Rouge de colère, Gérard lui lance un regard outré.

-Corinne, taisez-vous ! Tout de suite !

Mais elle insiste, ravie de monopoliser l’attention du jeune flic.

-C’est drôle, elle n’a pas trop le look d’une escort. Un peu petite et un peu plate. D’un autre côté, c’est vrai qu’elle parle bien l’anglais… Et peut-être le russe, qu’est-ce qu’on en sait ? En même temps, ce n’est pas ce qui les intéresse le plus, ces types, non ?

-Corinne !

Furieux, Lebas se tourne vers Revel.

-Ce n’est pas du tout cela, je peux vous l’assurer. Je ne sais pas d’où sort ce garçon mais jamais Ava ne ferait une chose pareille. C’est une fille bien, croyez-moi. Et d’ailleurs, vu son allure, à ce type, ça ne m’étonne pas d’elle. C’est tout à fait son style, finalement. Je suis persuadé que c’est une relation sérieuse, même si elle ne m’enchante pas plus que cela. Je préfèrerais que, pour une fois, elle se trouve quelqu’un d’un peu normal, si vous voyez ce que je veux dire.

Revel ne fait aucun commentaire. Plus ça va, et plus ce russe, Vladimir, l’intrigue.

Ils sont maintenant accoudés à une paillasse, au milieu du labo. Sans rien y comprendre, Jocelyne examine la feuille de résultats que lui a tendue Duhamel.

Magnanime, celui-ci reprend :

-Je te résume : on a l’ADN de trois créatures, dont l’âge varie de trois mille à un peu plus de cinq cent ans. Le plus jeune des trois est probablement l’assassin que nous recherchons. Les autres, ses complices. A priori, je dirais qu’ils sont tous les trois de sexe masculin, mais le vrai problème n’est pas là.

Il s’interrompt. Par-dessus son papier, Jocelyne lui lance un regard indéchiffrable. Personnellement, elle trouve que ça fait déjà beaucoup et redoute vaguement la suite.

-Ah oui ? Et c’est quoi, le vrai problème ?

Il inspire profondément.

-Ce ne sont pas des ADN humains, Jocelyne.

Cette fois, elle ne réagit même pas, vaincue. Elle repose le rapport et lui demande simplement, d’une voix geignarde :

– Tu n’aurais pas quelque chose à boire, par hasard ? Un truc un peu plus costaud que du café ?

Un soupçon de parfum et Ava se précipite dans la chambre pour évaluer le résultat, d’un œil impitoyable. Elle s’arrête devant la porte vitrée du placard et pousse un soupir de soulagement. Même à ses propres yeux, elle est superbe. Plus sexy qu’elle ne l’avait souhaité au départ mais tant pis, elle n’a plus le temps de se changer. Elle décide qu’elle portera des bijoux, pour une fois, et choisit un long sautoir fantaisie en perles noires orné de breloques en argent, parfaitement assorti à sa robe.

Elle est prête. Il est dix-neuf heures quarante-cinq et son cœur bat la chamade.

Frédéric Revel est tout à fait satisfait de sa visite à Gérard Lebas. Après s’être fait confirmer la description du petit ami d’Ava par la standardiste, dithyrambique à son sujet, il a soigneusement examiné le fauteuil dans lequel il s’était assis, découvrant ce qui ressemble fort à un long cheveu noir. Il l’a aussitôt emballé avec précaution dans un sachet plastique, ainsi que le magazine financier qu’il avait feuilleté. Soucieux, Gérard Lebas n’a pas protesté. Avec un peu de chance, peut-être que les gars du labo réussiront à en tirer quelque chose. Et surtout, il a un nom. Ou plutôt, un prénom. Vladimir. C’est déjà cela. La piste est mince, mais c’est la seule qu’il ait pour le moment, alors, il s’y accroche.

Comme une moule à son rocher.

Bof, pas terrible, la comparaison. Même pour un gars qui a des origines bretonnes.

Avec une grimace, il démarre.

De retour dans le bureau de Duhamel, ils se sont servis chacun une généreuse rasade de scotch, de la bouteille qu’il dissimule dans un dictionnaire médical dont il s’est amusé à creuser les pages au scalpel, un soir où il était d’humeur blagueuse, ce qui est rare. Comme lorsqu’il n’était encore qu’un simple carabin. Pour pouvoir se remonter le moral après une autopsie un peu difficile. Un gosse battu à mort par ses parents, par exemple. Et dieu sait qu’il en voit passer plus qu’on ne croit.

-Ça veut dire quoi, « pas humains » ? demande Jocelyne. À qui, ou à quoi on a affaire, d’après toi?

Duhamel esquisse un geste d’impuissance.

-Pour être honnête, je n’en sais rien. L’ADN se rapproche de celui du loup, mais pas totalement. Par contre, pour les marques de dents, on en est sûr : elles correspondent parfaitement à la mâchoire d’un loup. Mais pour l’ADN, c’est moins évident. On dirait une sorte de croisement, si tu préfères.

Elle lève les yeux, découragée, s’attendant déjà à la suite.

– Entre un loup et quoi?

– Un être humain…

Elle secoue la tête, les yeux dans le vague.

– Et merde.

– Comme tu dis.

Ils boivent une longue gorgée en silence. Jocelyne a l’air au bout du rouleau. Et puis tout à coup, elle reprend du poil de la bête et écrase son poing sur le bureau, si violemment que les pompons de son ignoble poncho en tressautent.

– Mais c’est quoi ce bordel ? Batman et Robin, Spiderman ?

Michel Duhamel parvient à grimacer un sourire, tout en faisant lentement tourner son scotch dans son verre.

– Moi je dirais plutôt la Ligue des Justiciers, ou X-men…

Elle fronce les sourcils et aboie, l’air soupçonneux :

– Tu te fous de ma gueule?

Il soupire à nouveau, complètement désabusé.

– Même pas, ma pauvre Jocelyne… Même pas.

Ils demeurent de nouveau silencieux un moment, puis elle ronchonne :

-Et le sang, alors, qu’est-ce qu’ils en foutent, finalement?

Et là, il la regarde longuement avant de répondre.

-Finalement ? Eh bien, je pense qu’ils le boivent. Je ne vois pas d’autre explication. Revel avait raison. Ces créatures boivent bien du sang humain. Il n’y a aucune autre trace que celle de leurs mâchoires, sur les plaies. Et je ne vois pas comment elles pourraient le récupérer autrement, sans que ça éclabousse partout. Elles s’attaquent à la jugulaire et à la carotide, qui sont parmi les plus grosses artères du corps humain. Autant te dire que si tu ne mets pas tout de suite un truc dessus, tu en as jusqu’au plafond. Comme pour la petite Lemarchand. Or, sauf erreur, on n’a rien retrouvé, n’est-ce pas ?

-Un truc ? Tu veux dire, une bouche, c’est ça ?

Il acquiesce en hochant la tête. Jocelyne en reste muette d’horreur. Pour la première fois, depuis vingt ans qu’ils travaillent ensemble, il lui a coupé le sifflet. Une victoire dérisoire, au vu des problèmes qu’ils ont à résoudre. Il ne parvient même pas à s’en réjouir et vide son verre, avec un rictus. Il en reprendrait bien un deuxième, tout compte fait. Et elle aussi, à voir sa tête.

Enveloppée dans un châle pour lutter contre le froid, Ava patiente devant le portail en fumant une cigarette. Elle reconnaît le rugissement du moteur avant même d’apercevoir la voiture. Il est pile à l’heure. Elle se hâte de tirer une dernière bouffée et se débarrasse de son mégot dans un buisson, le cœur battant, angoissée de savoir si elle est à la hauteur de l’événement. Pourvu qu’elle lui plaise… Elle n’a pas à se poser la question longtemps. Vladimir stoppe le Hummer, descend pour lui ouvrir la portière et s’arrête, interdit.

-Mon dieu, que tu es belle !

Il lève la main vers sa joue, soudain intimidé. Puis il l’attire brusquement à lui et la plaque contre la carrosserie. Elle se laisse faire, les yeux clos, savourant avec délice sa bouche sur la sienne.

-Ava, tu me rends fou.

Elle le serre contre elle, enfouissant ses doigts dans ses épaisses mèches brunes. Les mains de Vladimir glissent le long de ses hanches et remontent sa robe sans ménagement. La situation menace de déraper.

-Arrête, gémit-elle en étouffant un rire, mon maquillage ! Je me suis donné un mal de chien !

Il grogne de mécontentement mais accepte de reculer, le souffle court, les yeux étincelants.

-Je ne vais pas tenir très longtemps à ce rythme, je te préviens.

Elle peut lire toute sa fierté dans son regard et son cœur s’emballe.

-Et tu ne m’aides pas beaucoup, mon ange.

Il lui caresse à nouveau la joue, pousse un soupir à fendre l’âme et consent à lui ouvrir la portière. Elle s’installe confortablement. Il démarre aussitôt en direction de Paris. Elle a défait son châle et il coule régulièrement de longs regards sur ses jambes, largement découvertes.

-Tu le fais exprès, ou quoi ? Je t’avais dit pas de jean, mais là…

Elle éclate de rire.

-Il faudrait savoir !

Il sourit. Il est magnifique, entièrement vêtu de cuir noir, souple et ajusté comme une seconde peau, les cheveux lâchés sur les épaules. Elle remarque qu’il a souligné ses yeux d’un trait de khôl. Manifestement, là où ils se rendent, il n’a pas besoin de cacher sa vraie nature. Malgré le chauffage, elle frissonne.

Il lui jette un coup d’œil et pose une main rassurante sur sa cuisse.

-Ça va aller. Tu es parfaite.

Au moment de la raccompagner, Michel Duhamel lui a soudain posé la main sur le bras, la retenant alors qu’elle allait passer la porte.

-Jocelyne, si jamais, par miracle, tu réussissais à en attraper un ?…

Elle s’est retournée, furieuse.

-Oui, quoi ?

Il lui a adressé un petit sourire.

-J’aimerais bien voir à quoi il ressemble, par curiosité.

Elle lui a rendu son sourire, version hyène.

-Compte sur moi. Je te l’amènerai, saucissonné comme un rôti, et tu pourras faire toutes les expériences que tu voudras avec ce connard. Douloureuses, de préférence. Vu le temps que cela risque de me prendre pour mettre la main dessus, ce ne sera pas cher payé.

Puis elle a sorti son portable pour appeler le préfet de police. Elle a déjà une heure de retard, il va être fou furieux mais elle s’en tape le coquillard. Pour une fois, elle a assez d’arguments pour lui clouer le bec. Elle s’en réjouit d’avance en écoutant la sonnerie. Elle donnerait cher pour voir sa tête. Et celle de Frédéric, quand elle l’appellera juste après. Il n’y a pas de raison pour qu’il ne profite pas, lui aussi, de la bonne nouvelle de la soirée : selon toute vraisemblance, ils ont affaire à des créatures non identifiées, vieilles comme Hérode, pourvues de dentitions de loups et suceuses de sang.

En clair, des vampires. Elle ne voit pas comment le résumer autrement.